
Je n'écris plus de code depuis dix-huit mois. Et je n'en ai jamais produit autant.
Ce paradoxe résume ce qui est en train d'arriver à notre métier. Coder, tester, documenter, déployer, publier sur les stores, surveiller la production : ce sont désormais les IA qui le font. Pas en démonstration, pas sur un prototype : en production, tous les jours, sur des applications publiées sur les stores et utilisées.
Ce que je ne fais plus

En 2009, j'ai construit un moteur de recherche spécialisé. Il m'a fallu neuf mois de soirées pour le mettre en ligne, ligne de code après ligne de code, à modifier à la main le moteur open source Apache Nutch.
Aujourd'hui, mes derniers projets sont arrivés en ligne en 39 jours, puis en 14 jours. Depuis 2024, près de 2 800 modifications de code ont été écrites avec Claude. Je ne tape plus les instructions, je ne cherche plus le point-virgule manquant, je ne lis plus la documentation d'une librairie pour savoir dans quel ordre passer les paramètres. L'IA le fait, et elle le fait vite. Elle écrit les tests et la documentation, lance le déploiement, publie les nouvelles versions sur l'App Store et Google Play, lit les journaux d'erreur et corrige. Elle lit même les mails des utilisateurs et fait les corrections nécessaires dans les données.
Ce que je peux enfin faire
Pendant vingt ans de direction technique, j'ai eu des idées d'outils que je n'avais ni le temps ni l'équipe de construire. Un projet, c'était un budget, un recrutement, des mois de développement, et l'idée de départ s'usait en route.
Aujourd'hui, seul avec mes IA, je fais ce dont je rêvais. Une application mobile publiée sur l'App Store et Google Play, avec un contenu produit chaque jour, en texte, image, vidéo et voix. Une bibliothèque de 300 000 pages où chaque note de bas de page devient un lien vers sa source. Une carte mondiale alimentée par un robot qui lit des milliers de sites web et en extrait l'information utile. Ce qui demandait une équipe demande maintenant une personne qui sait ce qu'elle veut.
Ce qui reste à l'humain

Et c'est là tout le sujet : savoir ce qu'on veut. Si l'IA sait coder, elle ne sait pas quoi construire. Le travail qui reste, et qui devient le cœur du métier, est celui du product manager :
- Comprendre le besoin. Qui va utiliser l'outil, dans quelle situation, avec quelle contrainte ? Le bénévole qui met à jour un agenda n'a pas le même besoin que le visiteur qui cherche une information sur son téléphone, ce soir, à deux rues de là.
- Le décrire à l'IA. Une IA fait exactement ce qu'on lui demande. Une demande floue donne un logiciel flou. Écrire un besoin clair, avec ses cas limites, est devenu la vraie compétence technique. Et je n'ai même plus besoin d'un bureau : je dicte une modification depuis un banc, et l'application est corrigée avant que j'aie fini mon café.
- Penser l'ergonomie. Où l'utilisateur pose-t-il le pouce ? Que voit-il en premier ? Que doit-il comprendre sans lire ? L'IA produit des écrans ; elle ne les utilise pas.
- Trancher. Que publier, que mettre en attente, que refuser ? Quand l'IA doit-elle répondre, et quand doit-elle dire « je ne sais pas » ? Ce sont des choix de produit, pas des choix de code.
En 2018, j'écrivais ici « Intelligence artificielle ou algorithme intelligent ? ». La question a changé : l'intelligence de la machine n'est plus le sujet. Le sujet, c'est l'intelligence de la demande.
Le futur est au product manager
Le métier de développeur va disparaître. Écrire du code, le tester, le documenter, le livrer : la machine le fait déjà, plus vite et sans se lasser. Ce qui restera, c'est le product manager. Celui qui saura comprendre un besoin, le formuler, imaginer l'usage et juger le résultat construira seul ce qui demandait hier une équipe.
Après trente ans de direction technique, je n'ai jamais été aussi productif. Non pas parce que je code mieux, mais parce que je ne code plus.
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